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Pratyahara - le retrait des sens

  • Photo du rédacteur: Leasana
    Leasana
  • 16 août 2020
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 10 avr. 2021


1) L e s h u i t m e m b r e s d u y o g a :

Bien qu’on réduise souvent le yoga à une pratique purement physique, tout yogi qui s’est un peu intéressé à la philosophie du yoga sait que cette pratique physique ne correspond qu’à une partie seulement des huit membres du yoga, qu’on appelle les asanas.

Ces huit membres (aussi appelées branches ou encore étapes – ce qui me semble d’ailleurs plus juste car cela implique une notion d’ordre chronologiques) du yoga sont présentés ci-dessous.

Pour les expliquer, on peut imaginer le yoga comme un arbre.

Un arbre, c’est d’abord une graine. Une graine qui doit être plantée, arrosée, afin de germer et d’entamer sa croissance, de devenir une tige, d’abord un peu fébrile, puis un tronc, plus solide, d’où partent plusieurs branches.

Cela ressemble un peu à mon histoire avec le yoga d’ailleurs. Il y a 2 ans, quelqu’un a planté une petite graine dans mon esprit en me parlant de yoga. Et puis cette graine a été arrosée, à chaque fois que je tendais l’oreille quand le sujet était abordé, que je franchissais la porte d’un studio de yoga pour la première fois, que je faisais des recherches sur le sujet. Et puis elle a fini par germer cette petite graine, et j’ai pratiqué le yoga (enfin, les asanas) un peu plus souvent. Puis plus régulièrement, et plus en profondeur, en m’intéressant à la philosophie du yoga, puis en me renseignant sur les formations de yoga, afin d’approfondir ma propre pratique et peut-être pouvoir aider d’autres personnes à ressentir les mêmes bienfaits du yoga que moi.


La racine de l’arbre est Yama, qui comprend les 5 règles éthiques (la non-violence, la sincérité, l’absence d’avarice, le contrôle du plaisir et des sens et la non-convoitise).

Puis vient le tronc, qui représente les principes de Niyama, la relation morale avec soi-même (la pureté, le contentement, l’austérité spirituelle, l’étude et l’abandon de soi).

Du tronc de l’arbre, sortent les branches, qui représentent les différentes postures qu’on peut pratiquer en yoga, les Asanas.

A partir des branches, poussent des feuilles dont l’interaction avec l’air fournit de l’énergie à l’arbre. Elles représentent le Pranayama, la science du souffle, de l’énergie vitale, qui relie le macrocosme et le microcosme.

La maîtrise des Asanas et du Pranayama permet de détacher le mental du corps, ce qui mène à la concentration et à la méditation. L’écorce de l’arbre le protège de l’environnement extérieur. Dans le yoga, cela représente Pratyahara, qui est le retrait des sens, l’apaisement mental par le recueillement intérieur.

La sève de l’arbre véhicule l’énergie pendant ce voyage intérieur, comme Dharana, la maîtrise du mental par la concentration, la focalisation de l’attention sur le centre de l’être.

La sève relie les feuilles à la racine. La méditation permet d’éprouver cette unité de l’être depuis la périphérie jusqu’au centre. Quand l’arbre est en bonne santé et la provision d’énergie abondante, alors s’épanouissent les fleurs. Par l’apaisement du mental et en se concentrant sur les centres énergétiques, on pratique Dhyana, la méditation, la fleur de l’arbre du yoga.

Enfin, la fleur se transforme en fruit. De même que la substance de l’arbre est dans le fruit, la substance de la pratique du yoga est dans la liberté, l’équilibre, la paix et la béatitude de Samadhi, état supérieur de conscience par l’expérience de l’unité absolue, où le corps et l’âme sont unis et se confondent avec l’esprit universel.

Illustration : www.camicottani.com



2) A p r o p o s d e P r a t y a h a r a ,

Patanjali dit : « Le retrait des sens, du mental et de la conscience du contact avec les objets externes, et leur orientation vers le témoin intérieur est pratyahara.» (Yoga Sutras, II, 54).

Pratyahara est le cinquième des huit membres du yoga. Il représente le point de passage entre les pratiques physiques et mentales. Pratyahara signifie littéralement « retrait des sens » et c’est le dernier des cinq « membres externes » (ou bahir-anga).

Lorsqu’on maîtrise Pratyahara, on peut passer à l’étape suivante où tout le travail se fait dans l’esprit et à l’intérieur de soi. Pour cette raison, les trois membres suivants (Dharana, Dhyana et Samadhi) sont appelés « membres internes » (ou antar-anga).

L'écoute intérieure se fait par le retrait temporaire des perceptions d’origine externe. Ces perceptions "externes" sont celles qui proviennent des stimuli du monde environnant : sons, odeurs, images, goût, sensations, alimentant sans cesse le mental d’informations. C’est un processus naturel et indispensable dans la vie courante ; cependant si le flot d’informations est incessant, le mental réagit sans cesse aux nouveaux stimuli et se disperse, entrant alors dans un état d’agitation qui est énergivore et déstabilisant. Dans la vie courante nos sens sont happés vers l’extérieur par tout ce qui les sollicite, et cela dans une société d’aujourd’hui où les stimuli sont de plus en plus nombreux et intenses : réseaux sociaux, publicités, bruits urbains, odeurs désagréables ou parfums surdosés, etc.

Apprendre à rétracter l’esprit de toutes les activités sensorielles n’est pas une chose facile à réaliser. Peu préparé au retrait des sens, l’être humain a toujours besoin d’occuper son esprit, de remplir les vides. Un exemple typique est celui des quelques secondes où l’on doit attendre un ascenseur, ou bien dans une file d’attente, qu’on va quasi systématiquement passer sur son téléphone. Être seul avec soi-même en parfait quiétude est bien plus difficile qu’il n’y parait et c’est souvent une situation qu’on cherche à éviter en utilisant ses sens. Moi qui aie tendance à vouloir toujours « rentabiliser mon temps » (quels drôles de termes…), ce sujet m’amène à réfléchir. Quelle peur me (nous) pousse à occuper chaque seconde de mon (notre) temps ? La réponse est certainement la peur de la vacuité. C’est bien cette peur qu’il s’agit d’affronter en pratiquant Pratyahara.


Pour pratiquer Pratyahara on se retire de la vision de ce qui nous entoure : traditionnellement on ferme les yeux en position allongée immobile Savasana. On peut également pratiquer toutes les asanas les yeux fermés pour se recentrer, se tourner vers l’intérieur pendant la pratique, sans se laisser distraire par l’environnement extérieur. En Yoga Ashtanga par exemple, pendant les asanas, on fixe la direction du regard (Drishti) pour éviter de maintenir les sens en éveil, et ainsi, en focalisant son attention, à tenir certaines postures plus longtemps. On se retire également des perceptions auditives venues de l’extérieur en se concentrant sur sa respiration. Ceci est facilité par la respiration en ujjayi (respiration provenant de la gorge, plus sonore).

Il est également possible de réciter un mantra à voix haute.


Une autre façon de permettre le retrait des sens est Bhramari pranayama. C’est une technique de respiration qui se pratique en bouchant ses oreilles, en inspirant profondément puis expirant en produisant un son qui s’apparente à un bourdonnement. Bhramari pranayama, de par le calme qu’il instaure ensuite, permettrait de réduire le stress, l’anxiété, la colère, les migraines ; il améliorerait aussi le sommeil, la concentration, et la mémoire. Des études ont même démontré son effet sur la pression artérielle et la fréquence cardiaque.

Se priver d’un sens (la vue ou l’ouïe dans les exemples précédents) lors de la pratique du yoga permet de revenir plus facilement à soi et d’occulter petit à petit tous les autres sens pour se concentrer sur soi.

Ces différentes « techniques » sont autant de ruses pour éviter au yogi de percevoir les stimuli du monde extérieur et permettre un vrai retour à soi. C’est l’art de contrôler les sens en les privant de ce qui les nourrit.

Il est difficile de se recentrer sur soi dans un environnement très stimulants. Par exemple, pratiquer dans un parc montre la difficulté de se recentrer sur soi lorsqu’on se sent observé, où que les cris des enfants parviennent à nos oreilles. C’est d’ailleurs un exercice intéressant pour apprendre à se détacher de son environnement extérieur.



Photographie : A. Sattler (gaia-images.com)

Pour illustrer à quel point se priver d’un ou plusieurs sens peut avoir des effets sur soi, prenons l’exemple d’une personne aveugle, ou d’une personne sourde. Il est généralement observé que ces personnes, privé d’un sens, vont développer les autres sens au fil du temps pour « compenser » cette absence. Un aveugle sera par exemple bien plus attentif, sensible et réactif aux

bruits qui l’entourent ; un sourd sera quant à lui plus vigilant en observant le monde extérieur.

Alors si le yogi se « prive » de ses cinq sens, que développera-t-il pour compenser ? L’écoute de soi ? Son intuition peut-être.



La pratique de Pratyahara permet de cesser le brouhaha du mental et de révéler "la vacuité de l'esprit", propice à l’entrée dans la concentration Dharana conduisant à la méditation Dhyana.

Dans le contexte contemporain où les stimuli externes se sont multipliés, Pratyahara est un outil très utile dans la quête de la paix intérieure.


3) F o c u s s u r S a v a s a n a e t Y o g a N i d r a :

Savasana, la posture du cadavre, est une posture qui invite au lâcher-prise et nous permet d’explorer en profondeur la conscience subtile du corps, ses résistances et ses tensions multiples. Savasana peut permettre à chacun d’entre nous de réaliser la nature vide du corps et de rejoindre ainsi la conscience sans forme qui le fonde. Car que devient notre « sens d’être » habituel lorsqu’il s’est émancipé de son identification au corps. Il s’efface naturellement car, comme l’affirme Ramana Maharsi « L’égo n’est pas perçu en l’absence du corps. Il est toujours identifié au corps. » Lorsque l’identité égotique fondée sur le corps s’efface (ce qui revient selon moi au retrait des sens, qui sont directement liés au corps physique), la véritable identité, le Soi, resplendit spontanément.


Savasana est la posture de base pour la pratique du Yoga Nidra, que l’on traduit souvent par yoga du sommeil éveillé. Ainsi, Yoga Nidra va nous permettre de sonder consciemment le corps, de prendre conscience des tensions et des résistances du corps, de revisiter toutes les masses musculaires, nerveuses et organiques dans lesquelles les chocs (corporels, émotionnels, nerveux) liés à notre histoire sont inscrits, comme imprimés dans les mémoires du corps. Ainsi, en se retirant de ses sens, on s’est retiré progressivement du monde extérieur pour se concentrer sur soi.

Savasana peut sembler être une posture facile, mais la réaliser exige une grande qualité d’attention et dépend de notre aptitude au lâcher prise et à la détente, surtout vis-à-vis du monde extérieur et de ce qu’on en perçoit (ce que l’on voit, sent, entend, touche ou goûte), sans basculer dans l’endormissement. Conjuguée à Yoga Nidra, elle peut être pratiquée indépendamment sur une longue durée. Placée en début de séance et accompagnée de Yoga Nidra, elle peut également permettre une transition entre les activités extérieures du quotidien (où les stimuli sont multiples et accaparent nos sens) et l’art du recueillement. Elle offre alors une qualité de présence, de détente et de disponibilité dont l’écho se fait entendre pendant toute la séance. Pratiquer le Yoga Nidra peut s’assimiler à une mort. La mort de l’apparence, de la forme, durant laquelle les limites du corps disparaissent et l’espace corporel interne fusionne avec l’immensité de l’espace. La posture du cadavre, Savasana, nous y invite.

Le livre dans lequel j’ai lu ces réflexions sur le Yoga Nidra n’évoque pas le Savasana à la fin d’une séance de yoga. Selon moi, cette posture, maintenue pendant quelques minutes à la fin d’une séance, permet de finir la pratique en s’assurant d’avoir pu se retrouver seul avec soi-même. Car pendant la pratique des postures de yoga, il n’est pas toujours évident de se détacher du corps en mouvement et de ses sens pour se retrouver à l’intérieur de soi. Les postures facilitent le chemin mais la posture finale de Savasana me semble être la meilleure façon d’avoir un moment immobile, où sa seule préoccupation sera d’être ici et maintenant, soi.

Je finirai ma réflexion personnelle autour du sujet de Pratyahara par cette phrase qui selon moi résume ses effets:

« Lorsque les sens cessent de poursuivre les plaisirs qu’offre le monde phénoménal, ils peuvent être mis au service de l’âme. » (Lumière sur les Yoga Sutra de Patanjali – BKS Iyengar).

Léa

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